
Un vieux manuscrit.
Nargué par la feuille blanche riant de ces vides qui m'occupent alors même que j'essaie d'écrire, je m'épuise, et ce n'est pas la faible lueur de la bougie qui m'extirpera de cette lassitude. Je plonge ma plume dans l'encrier, inspire profondément, et laisse courir les mots sur le papier.
J'ai pris ce vieux bouquin tout à l'heure, ce truc tout poussiéreux aux pages déchirées, planqué au fin fond du coffre de la cabine, sans doute pour y chercher ce que l'inspiration à elle seule ne me donnait pas. Incapable de dire ce qui guida ce geste, me voici à présent en plein océan pacifique, capitaine d'un galion perdu voguant au hasard en pleine mer tantôt déchainée, tantôt trop calme pour ne pas préparer bientôt un mauvais coup et des rouleaux monstrueux. Profitant néanmoins de ces quelques heures de répits, je feuillette l'épais ouvrage. Son titre : Créatures mythiques, légendes et réalités méconnues .
L'amas de poussière remué par les pages que je tourne me fait éternuer, et me voilà plongé au milieu du bouquin, 306ème page, accroché à une image au subtil dessin d'encre assez fascinante : une de ces " créatures " me fixe littéralement. Je n'arrive ni à m'en détacher, ni à soutenir cet extraordinaire et subjuguant regard animal. Derrière ses pattes griffues, une longue queue terminée par un dard fouette l'air de ci-de-là et un corps recouvert d’écailles acérées laisse place à deux nageoires immenses. Le monstre baigne dans un somptueux mélange des tons verdâtres et pourpres.
Le dragon vivant en ces pages est troublant de réalisme, et il me semble même très bien le connaitre, chose pourtant bel et bien impossible pour tout esprit raisonnable qui se respecte, titre auquel j'ose tout de même aspirer jusqu'ici. La flamme de la chandelle vacille. Un étrange courant d'air parcourt les murs de bois et les planches du pont au-dessus de ma tête. Soudain, une respiration profonde, étrange, de plus en plus proche, extirpée des fonds marins s'étendant à perte de vue sous mes pieds, me glace le sang en un instant. Luttant contre cette force mystérieuse qui me soude dans l'immobilité, je tourne la page tant bien que mal de ma main droite, alors que la gauche écrit toujours, fougueuse.
Page suivante : une autre illustration, tout aussi magiquement envoutante, happe toute mon attention. La vue est ici magnifique, l'horizon fruité est rougeoyant, océanique, peint de nuées déchirant la voie lactée de leurs couleurs fauves et mouvantes. Les récifs plus bas, éclaboussés par de rageuses vagues d'un bleu marin profond, font place à un assez vertical rocher assez largement creusé à sa base d'où l'on pourrait entrapercevoir une grotte. Planté au fond de l'obscure cavité, le regard brillant, reptilien se distingue à peine, et me voilà à nouveau sous l'emprise de la créature.
Est-ce mon manque de sommeil, mon ivresse de mer ou ma fatigue des humains en surface qui commenceraient à vivement émousser mon bon sens ? Je ne saurais dire, mais je n'ai jamais vécu et ressenti de tels moments, aussi intenses qu'intrigants, qu'aliénants, et dépassant toute maîtrise de moi-même.
La plume continue à gambader sur les pages qui tombent du coin de la vielle table de chêne alors que je ne sais même plus ce que j'écris. Les mots avancent frénétiquement alors que les pages du livre ne se tournent plus, elles, malgré des efforts surhumains pour déplacer ces trop lourds fardeaux de papier. Il me faut de la lumière, je suis en train de perdre la raison.
Je plisse les yeux et pousse de toutes mes forces mes paupières qui finalement tombent et coupent le magnétisme du reptile mythique.
Après avoir fermé les yeux quelques minutes, je m'élance sur le petit escalier me menant sur le pont, haletant, épuisé, le gros pavé toujours ouvert dans mes bras, flanqué contre ma poitrine. Je venais de laisser tomber négligemment plume et papiers sur le sol humide de la cale. L'encrier attendait.
Me voici à présent sur le pont, et c'est au ralenti que les vagues déferlent et s'écrasent contre les parois meurtries du galion, laissant derrière elles des sons étouffés de fracas assourdi. Les cris des goélands plus graves que d'accoutumée m'arrachent au silence qui m'enveloppait jusqu'alors. La lumière est aveuglante. Je ne sais plus si il fait chaud ou froid. Je ne ressens même plus ma peau, ni mon corps détrempé par une pluie intrépide de mer aussi salée qu'agressive.
La vue est onirique, devant moi, sur la proue du bateau. Les mouvements sont aussi lents que les bruits environnants. Les couleurs bavent et se mélangent. Les roses et bleus tournoient en une danse frénétique et explosent mes sens abasourdis. Je croirais même voir deux sirènes, là, juste devant, en proue du vaisseau. Une île accidentée aux dimensions inédites s'élancent fièrement en arrière-plan, mais...Quelque chose cloche. Enveloppé dans cette atmosphère cotonneuse abrutissant mes sens, je me sens comme emporté par un poison du livre, un envoûtement opéré par ce regard terrible du dragon, m'attirant dans ces pages, peu à peu. Le livre est ouvert, imperméable. Il vient de se décoller violemment de ma poitrine en déchirant ma chemise blanche...
...
Comment expliquer à ces lecteurs qui désormais plongent leurs yeux innocents sur ces pages qu'ils tournent, dont je fais à présent partie, ces abîmes de papier qu'ils ne doivent pas croiser mon regard à présent ? Je suis prisonnier du livre, et ces pages sont trop affamées pour ne se contenter que de ma modeste chair ! Quelques instants suffirent pour me piéger dans l'ouvrage à l'obscur dessein et ses illustrations et mots diaboliques !
Comment vous expliquer que je devins proie de ce dragon emprisonné dans ces pages poussiéreuses, piégé par un subtile maléfice happant chaque lecteur perdu en pleine mer ou tombant nez à nez, où que ce soit, avec ce maudit manuscrit ?
Comment vous faire réaliser que les mots que vous venez de lire ne sont qu'un perfide poison qui peu à peu pénètre vos veines et vous fera bientôt hurler dans la grotte, sans issue, prisonnier à votre tour de ces pages poussiéreuses ?
Comment ... ?

























